Sortir, jeudi 7 janvier 2010

Dehors peste le chiffre noir, ou la vie à crédit

Dénonciation de l’horreur économique, du surendettement et de l’aliénation sociale qui en découle, ce plaidoyer anti-capitaliste de Kathrin Röggla est magistralement monté par l’Interlude T/O

Au bal du surendettement, nous sommes tous invités à constater que la « substance de l’argent » qui a envahi nos vies ne lui a pas donné un supplément d’âme, que c’est même tout le contraire. On savait depuis Proudhon que « la propriété, c’est le vol », mais que dire d’une société qui a institutionnalisé la possession au point de renvoyer à ses marges tous ceux qui ne répondent pas aux critères de profits maximums qu’elle s’est fixé ? «Chômeurs, gens du bâtiment, accidents de la vie, congés maladie, assistés sociaux, femmes d’indépendant, victimes du cautionnement, farfadets de la finance, rombières accros à la vpc (rombières compulsives) (…) Top salaires, leaders du marché mondial, le génie de la vente, monsieur superanalyste, madame pouvoir médiatique (…) Coupeurs de courant, contrôleurs sociaux, les mômes à cartes… » ils sont tous là, convoqués par Kathrin Röggla et sa langue subversive, décapante, poétique, humoristique et musicale.


Quand on a des dettes…

Pour écrire sa pièce la plus documentaire, l’auteur et ancienne journaliste autrichienne Kathrin Röggla a mené un travail d’enquête à Berlin et Linz auprès de personnes endettées, d’organismes bancaires, de conseillers en rachat de crédit et de spécialistes en conseil juridique. L’originalité de ce texte polyphonique réside à la fois dans son sujet, prémonitoire à la date de création de la pièce en 2005, mais aussi dans une écriture qui confine à l’envoûtement. Répétitions, leitmotiv, phrases courtes, rythme hoquetant, épuisant, car langage de gens épuisés par une overdose destructrice de consommation absurde et galopante. Pas étonnant qu’Eva Vallejo (metteur en scène) et Bruno Soulier (compositeur) aient été touchés par ce texte qui se prête merveilleusement au travail qui est le leur depuis la création en 1994 de L’Interlude T/O et du concept de Théâtre/Oratorio, incarner avec le corps et la voix des acteurs une vision tragique du monde contemporain porté par le son articulé ou chanté des mots. Pour questionner la forme théâtrale au-delà des rapports théâtre/musique, ils repoussent les frontières de la voix parlée et de la voix chantée et tissent un lien à travers l’écoute, entre le corps et la voix. Voix de l’acteur, corps de l’acteur, mais aussi du spectateur qui est comme happé par les cinq comédiens dont on peut saluer la performance d’acteur, et qui évoluent tels des danseurs dans un décor de verre et d’acier - bureau, hall de banque ou magasin - et dialoguent avec trois musiciens sur une musique hypnotique composée par Bruno Soulier et que n’aurait pas renié la musique répétitive américaine.

Françoise Objois


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