Le Monde.fr - 11 juillet 2013

COUP DE THEATRE – JUDIT

H SIBONY
11 juillet 2013
La vie est un « risk », et c’est diablement beau

Dans le Nord de la France oeuvre une compagnie qu’on voit hélas fort peu à Paris ou en région parisienne, mais qui enchante le festival d’Avignon pour la deuxième année consécutive. Orchestrée par une metteur en scène : Eva Vallejo, et un compositeur : Bruno Soulier, elle s’appelle « l’interlude T/O » – pour théâtre/oratorio. Les deux artistes se sont donné pour mission de susciter une écoute toute particulière du spectateur; ou plutôt de le solliciter en tout sens, par un travail qui repose aussi bien sur les mots, les corps, les gestes et la musique. C’est dans cet esprit de performance « totale » qu’ils se sont emparés de Risk, pièce de l’écrivain anglais John Retallack, composée à partir des témoignages vertigineux d’adolescents de Glasgow. Chacun décrit la chute qui a marqué son passage au seuil de l’âge adulte. « Une fois que j’ai commencé à boire, j’ai arrêté de danser », raconte une jeune fille qui s’est mise à picoler en boîte de nuit sur l’injonction de ses copines. Une autre décrit comment elle a « pris goût au sang » après avoir tenu tête à « Lorraine », la terreur de son lycée. Et comment elle s’est mise à tabasser faibles et enfants, juste pour se maintenir du côté des bourreaux. Simple affaire de jeu de rôle. « J'étais acceptée et je voulais continuer à l'être. J'en avais marre de faire le punching-ball »… Un gothique au cœur tendre décrit quant à lui toutes ses tristes années passées chez ses parents sans jamais se sentir chez lui. Les coups de ses frères, puis de son père ; jusqu’au jour de sa fugue sans retour…

Chaque aventure est inscrite sous le signe du « risque », comme s’il fallait en finir une bonne fois pour toutes avec les précautions obsessionnelles qui caractérisent la petite enfance. « Garder les portes et les fenêtres fermées en permanence. Ne jamais ouvrir la porte à des inconnus. Ne pas faire bouillir d'eau. Mettre tous les médicaments, désinfectants et produits ménagers en lieu sûr »… Cette litanie sert de prologue à la pièce, sorte de préhistoire ironique des « teenagers » qui vont ensuite prendre la parole.
Rien d’extraordinaire, au fond, dans ces histoires de vie, de violence et de peine.

A partir de ces échantillons d’horreur banale, l’écrivain John Retallack et la compagnie Interlude T/O font pourtant du grand art. Une sorte de poème brutal dont les acteurs, tous prodigieux, s’emparent de tout leur corps et de toute leur voix. Un spectacle d’une force magnétique, entre le ballet noir et l’opéra gore, traversé par une lucidité éclatante qui finir par tenir lieu de lumière.

« RISK », de John Retallack. Conception Eva Vallejo et Bruno Soulier (Compagnie L’interlude T/O). A la Manufacture (Avignon) tous les jours à 14h35 jusqu’au 27 juillet.

http://theatre.blog.lemonde.fr/2013/07/11/la-vie-est-un-risk-et-cest-diablement-beau/


Back to top
Our website is protected by DMC Firewall!